« C’est curieux chez les pharisiens ce besoin de faire des phrases »

Homélie du frère Jean-Charles Rigot pour le 29e dimanche du Temps Ordinaire année A.
Evangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu, chapitre 22, versets 15 à 21
Il semble même qu’ils ne perdent pas une occasion de susciter la polémique. Et même ici, par exemple, avec deux polémiques pour le prix d’une.

Faut-il oui ou non payer l’impôt ? Payer serait se soumettre à l’envahisseur tandis que refuser serait résister, et puis aussi garder son argent pour soi. A vrai dire, cette question n’a pas beaucoup d’intérêt et Jésus lui-même ne s’y attarde pas.

Mais il est aussi une autre polémique plus profonde que Jésus évoquera. Dans le décalogue, la deuxième parole interdit de faire des images. Et à sa suite, tout Israël l’a entendu pour toute image de personne, plus encore pour toute image qui chercherait à représenter Dieu lui-même. Alors quand il s’agit d’un homme, un païen, qu’il se prend pour Dieu et que son image est présente sur chacune des pièces de sa bourse, le scandale est total. L’existence même de cette monnaie est une offense à Dieu et si on la tolère dans les échanges commerciaux, elle est bannie du Temple de Jérusalem, d’où la place des fameux changeurs, au passage.

Deux polémiques, deux questions sur la manière d’agir et une réponse a priori simple mais piégée.Il aurait pu jouer à pile ou face : Oui, les pharisiens le verront comme un collaborateur des romains et traître à son peuple ; non, les partisans d’Hérode pourront tranquillement le livrer aux autorités romaines.

Mais de cette réflexion morale à la petite semaine, Jésus va les entraîner, va nous emmener plus loin. Parce qu’il faut quand même bien reconnaître que malgré les intentions tordues des interlocuteur du Christ, la discussion avait vraiment bien commencée : « Tu es toujours vrai et tu enseignes le vrai chemin de Dieu. » Ils ne disent pas tes décisions sont justes, ou bien tu dis bien ce que nous devons faire, mais tu enseignes le vrai chemin.

Et ce chemin ce matin pour nous commence par un regard. Examinez, dit Jésus, l’effigie marquée sur les monnaies de vos poches. Qui est-il celui-là que vous haïssez ou que vous servez, mais auquel vous êtes d’une manière ou d’une autre soumis ? Est-ce à celui-là, dont la face est gravée sur une pièce que vous voulez consacrer votre peine, votre vie, votre intelligence même ? Parce que cet argent, même s’il est marqué de son image, a l’odeur de la sueur de votre travail, il a le goût du sang de la peine que vous avez prise sous le soleil. Mine de rien, cet argent-là, il vous appartient, il est presque votre vie. Et le risque est grand, et chaque jour, il l’est plus encore, que l’interdit de l’image, de l’idole ne concerne plus simplement le dessin de nos monnaies mais bien notre rapport à cette monnaie là.

Rendez à César ce qui est à César. Que l’argent soit nécessaire à notre vie, c’est indéniable. Qu’il soit utile à notre confort, c’est légitime. Qu’il puisse servir à exprimer notre charité, c’est même bon. Mais il n’est pas le cœur de notre vie.

Et ce cœur, quel est-il alors ? Au commencement du monde, Dieu créa l’homme à son image. À l’image de Dieu, il le créa. Cette effigie qui donne sens et goût à notre vie, elle n’est pas dans le fond de nos poches ou de nos porte monnaies. Elle est souvent salie par nos marchandages et nos petits commerces. Mais elle est profondément gravée en nos cœurs. C’est cette Sainte Face que les pharisiens et les hérodiens avaient devant eux qui seule pouvait les entraîner sur le chemin de la Vérité, c’est cette Sainte Face que nous venons vénérer dans cet oratoire, que nous retrouvons dans le sacrement du pardon, que nous accueillons dans l’eucharistie, c’est encore cette sainte face que nous reconnaissons dans le visage de nos frères et de nos sœurs, c’est toujours cette sainte face que nous servons quand nous nous mettons à l’école des plus petits.

Alors frères et sœurs, j’ai une bonne nouvelle pour chacun d’entre vous : un nouvel impôt nous est proposé : cet amour de Dieu qui s’accumule dans vos cœurs, donnez-le à ceux que vous rencontrez, tout spécialement ceux qui en manquent. C’est dans le don que vous le recevrez plus encore.