Devenez ce que vous recevez

Homélie du frère Nicolas, solennité du Corps et du Sang du Christ, 18 juin 2017

 

Frères et sœurs,

Il était étonnant la semaine dernière de s’arrêter pour contempler le mystère de la sainte Trinité alors que nous vivons chaque jour de ce mystère, alors que toute notre foi est marquée par l’amour du Père, du Fils et du Saint-Esprit. De même, il peut sembler étonnant de nous arrêter cette semaine sur un mystère que nous célébrons chaque jour dans cet Oratoire : le Saint-Sacrement du corps et du sang du Christ.

Mais si nous allons de fêtes en fêtes depuis la Pentecôte, c’est pour faire grandir notre foi en revenant à la source. En recevant l’Esprit saint à la Pentecôte, nous avons été rendus capables de mieux comprendre notre foi et d’en vivre plus pleinement.

La source de notre foi c’est que Dieu est Trinité, notre Dieu est communion du Père, du Fils et du Saint Esprit. Il nous invite à être en communion avec lui dans le sacrement de l’eucharistie.

Nous fêtons donc aujourd’hui la solennité du Corps et du Sang du Christ. Nous aurions pu attendre de la Parole de Dieu qu’elle nous invite à méditer le récit de l’institution de l’eucharistie le soir du Jeudi saint. Mais de jeudi saint il n’en est pas question. Il est question d’un peuple qui a connu la faim et la soif dans le désert. Il est question de nourriture et de boisson. Il est question de chair à manger et de sang à boire.

Si la parole de Dieu nous conduit à regarder en face des questions aussi concrètes de nourriture et de boissons, c’est pour nous garder les pieds bien sur terre. C’est dans le réel de ma vie, dans ma vie corporelle que le Seigneur veut me rejoindre. Ni dans les grandes idées, ni dans les symboles, ni dans les discussions mystico-gazeuses. Nous allons à table parce que nous avons faim. Car l’homme se nourrit de pain. Nous allons à la messe parce que nous avons faim. Car l’homme ne vit pas seulement de pain mais de toute Parole qui sort de la bouche du Seigneur. Alors nous comprenons que le pain du ciel n’est pas une image, un symbole mais une réalité qui m’est donnée pour me nourrir vraiment corps et âme.

C’est ainsi que Dieu a voulu montrer son amour pour chacun de nous. Notre Seigneur Jésus, lui qui est Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière, lui qui est le Christ, le grand Roi de l’Univers est devenu l’un de nous. Il ne lui a pas suffi d’être devenu notre frère, d’avoir pris notre nature fragile et mortelle ; car s’il s’est fait homme, c’est pour que l’homme devienne Dieu ; mais cela n’était pas assez pour lui ; il a voulu devenir notre nourriture et une nourriture aussi humble qu’un morceau de pain remis entre nos mains. C’est pourquoi saint Augustin a dit : « Il n’est point de peuple si grand que le peuple chrétien, qui ait son Dieu aussi proche que le nôtre l’est de nous. » Et dans une formule étonnante, Jean Tauler, un dominicain du XIVe siècle dira :

« Nous mangeons notre Dieu. Quel admirable et ineffable amour il a fallu, pour inventer cette merveille ! Cet amour dépasse tous les sens, et cet amour devrait blesser le cœur de tous les hommes, tellement il est au-dessus de tout, l’amour de Jésus pour nous. Car, il n’y a point de chose matérielle qui soit aussi proche et aussi intime à l’homme que le boire et le manger reçus dans la bouche de l’homme, et c’est précisément pour cela, pour s’unir à nous de la façon la plus proche et la plus intime, qu’il a trouvé ce merveilleux procédé. »

Mais quelle est la différence entre ce pain que vous avez mangé ce matin au petit-déjeuner et l’hostie, le pain du ciel, que nous allons recevoir tout à l’heure ? Pardonnez-moi d’être trivial mais toute nourriture que j’avale, je la mastique puis je la digère. Mon estomac sépare les parties grossières et mauvaises, de ce qui est bon. puis la nourriture devient chair et sang, et le sang circule dans les artères pour distribuer la nourriture dans tout mon corps, dans la tête, le cœur, en chaque membre. Bref, quand je mange une tartine, la tartine devient frère Nicolas. Alors que dans l’eucharistie, c’est frère Nicolas qui devient le corps du Christ. C’est moi qui suis transformé par Dieu. Une autre formule étonnante, cette fois de saint Bernard : « Quand nous mangeons Dieu, c’est nous qui sommes mangés par Lui, Il nous mange. » C’est lui qui sépare en moi les parties grossière et mauvaises de ce qui est bon. C’est lui qui me dépouille de tout ce qui n’est pas lui. C’est lui qui établit sa vie dans tout mon corps, dans chacun de mes membres. Dieu veut faire de moi une nourriture agréable. Une nourriture à son goût. Le Christ veut faire de nous tous son corps, les membres de son corps.

Pourquoi Dieu fait-il cela ? Pourquoi un sacrement si étonnant ?

Je crois de tout mon cœur à la Parole de Dieu. Je crois de tout mon cœur à la réalité de la prière et de l’union avec Dieu dans l’oraison. Mais je crois aussi que Dieu m’a créé corps et âme et il désire non seulement me dire son amour et me le faire comprendre, mais il veut que son amour irrigue tout mon être corps et âme. Je crois ainsi que le plus grand danger de la foi chrétienne est de n’être plus qu’une spiritualité, au sens restrictif de ce mot, c’est-à-dire une chose seulement pour l’esprit, à vivre chacun dans son coin. L’Eucharistie nous rappelle que nous avons un corps et qu’ensemble nous formons le corps du Christ. Il existe de multiples façons d’être présent… Mais rien ne remplace la présence réelle. Et puisque c’est la fête des pères aujourd’hui, que serait un père qui dirait son amour à son enfant sans jamais lui manifester sa tendresse par des caresses ?

L’autre danger est de faire de la foi chrétienne une gnose, une théorie compliquée pour gens savants. L’Eucharistie est un mystère qui nous dépasse parce qu’il est simple et que nous sommes trop complexes, parce qu’il nous unifie alors que nous sommes trop divisés, éparpillés. Un enfant qui communie sait mieux ce qu’il fait que l’adulte qui croit savoir. Car ce qui a été caché aux sages et aux savants a été révélé aux touts-petits. La messe est une école d’humilité pour remplir notre coeur et apprendre à aimer en vérité, aimer en actes, et non pour remplir notre cerveau de belles idées.

Nous le croyons quand Jésus meurt sur la croix, l’amour de Dieu, le pardon, le salut ont été donné à tous parfaitement, complètement, gratuitement. A la messe, à chaque messe, nous recevons cet amour, ce pardon, ce salut en recevant Jésus lui-même. Tout nous a été donné sur la Croix par Jésus. Et tout doit se répandre encore maintenant dans le monde et dans l’histoire. A la messe, Dieu se donne et nous le recevons. Dieu se donne à chacun de nous pour que nous nous donnions à lui. Puissions-nous dire maintenant : « Je te reçois Seigneur et je me donne à toi. Ô mon Dieu, je me donne à toi pour te donner à tous. »