Difficile pardon

 

Homélie du frère Nicolas, 23e dimanche du temps ordinaire, 10 septembre

 

Frères et sœurs,

parmi les sujets les plus difficiles pour une homélie, il me semble que le pardon et la réconciliation arrivent largement en tête. Qu’il est difficile de parler de ce que l’on vit avec grande peine ! Pourtant les 3 lectures nous encouragent aujourd’hui à vivre vraiment le pardon et la réconciliation. Le Seigneur exige même de nous d’aller voir notre prochain pour l’avertir et lui faire des reproches. Même si cela semble impossible !

A l’idée d’aller faire des reproches, nous sommes souvent paralysés par cette autre phrase de l’évangile que nous ne comprenons peut-être pas de façon juste : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés. » Mais ce que nous faisons trop souvent est pire que de juger : nous condamnons les personnes sans même leur avoir offert un jugement équitable, sans les avoir approchées, sans les avoir écoutées. Dans ma famille, et peut-être dans la vôtre, on m’a toujours dit que les compliments sont publics et que les reproches sont privés. Pourquoi faisons-nous si souvent l’inverse ? Ou pire, pourquoi critiquons-nous, salissons-nous, jugeons-nous les personnes dans leur dos ? La Parole de Dieu nous invite au courage en nous demandant d’aller parler en face à celui qui a péché contre nous. Le Seigneur nous connaît bien, il sait bien que nous pensons évidemment que l’autre a péché contre nous, qu’il a tous les torts envers nous. Mais le Seigneur nous invite aussi à regarder notre lâcheté quand nous vidons notre sac à tout le monde sauf à cette personne. Ou que nous nous taisons mais pour mieux ruminer notre amertume et notre rancœur. Que moissonnerons-nous à semer ainsi la haine et la colère ? Qui sème le mépris, que récoltera-t-il sinon la violence et pour finir la solitude ?

On m’a raconté quand j’étais novice, cette histoire de 3 frères dominicains, qui disaient du mal d’un autre frère, absent bien entendu. Evidemment, nous espérons tous que cette histoire est imaginaire. Au bout d’un certain temps, un des 3 frères n’en peut plus d’un tel déferlement de méchancetés et dit : « Mais quand même, il nous faut reconnaître que ce frère a beaucoup d’humilité. » Et les 2 autres de répondre : « Heureusement ! Vu à quel point il est nul, il peut bien être humble ! » Je suppose qu’une telle discussion ne vous est jamais arrivée…

Saint Paul nous rappelle que tous les commandements se résument dans cette parole : « tu aimeras ton prochain comme toi-même. L’amour ne fait rien de mal au prochain. » En écoutant ces mots pleins de bienveillance et d’exigence, je repense au frère Christian de Chergé, le prieur des moins de Tibhirine, qui priait ainsi : « Seigneur, désarme-moi ! Seigneur, désarme-les ! » Ou à notre frère Pierre Claverie, évêque d’Oran assassiné en août 1996, qui écrivait pendant la guerre civile :

« Né en Algérie,j’ai l’impression de revivre douloureusement ce qu’en d’autres temps j’ai vécu. J’ai passé mon enfance dans la « bulle coloniale », non qu’il n’y ait eu des relations entre les deux mondes, loin de là ; mais, dans mon milieu social, j’ai vécu dans une bulle, ignorant l’autre, ne rencontrant l’autre que comme faisant partie du paysage ou du décor que nous avions planté dans mon existence collective. Peut-être parce que j’ignorais l’autre ou que je niais son existence, un jour, il m’a sauté à la figure. Il a fait exploser mon univers clos, qui s’est décomposé dans la violence – mais est-ce qu’il pouvait en être autrement ? – et il a affirmé son existence.

L’émergence de l’autre, la reconnaissance de l’autre, l’ajustement à l’autre, sont devenus pour moi des hantises. C’est vraisemblablement ce qui est à l’origine de ma vocation religieuse. Je me suis demandé pourquoi, durant toute mon enfance, étant chrétien – pas plus que les autres –, fréquentant les églises – comme d’autres –, entendant des discours sur l’amour du prochain, jamais je n’avais entendu dire que l’Arabe était mon prochain. Peut-être l’avait-on dit, mais je n’avais pas entendu. Je me suis dit : désormais, plus de murs, plus de frontières, plus de fractures. Il faut que l’autre existe, sans quoi nous nous exposons à la violence, à l’exclusion, au rejet.

Découvrir l’autre, vivre avec l’autre, entendre l’autre, se laisser aussi façonner par l’autre, cela ne veut pas dire perdre son identité, rejeter ses valeurs, cela veut dire concevoir une humanité plurielle, non exclusive. »

Le Seigneur nous a confié sa propre mission, celle de la réconciliation. Le pouvoir de lier et de délier sur terre en vue du ciel. Evidemment, la réconciliation exige une réciprocité. J’ai besoin de l’autre pour que l’on se réconcilie. Mais pardonner ou demander pardon, cela m’appartient. C’est à moi de faire ce pas, de prononcer ces mots. Et si ce n’est pas encore possible de le dire en face ou de l’écrire, confier ce désir de pardon au Seigneur dans la prière.

Car la réconciliation ouvre le cœur de Dieu à nos prières. Jésus nous promet en effet que le Père exaucera les prières de ses enfants réconciliés : « Amen, je vous le dis, si deux d’entre vous sur la terre se mettent d’accord pour demander quoi que ce soit, ils l’obtiendront de mon Père qui est aux cieux. »

Je sais bien que cela est très difficile. Le chemin est long pour parvenir à désarmer nos paroles, pour que nos paroles cherchent toujours à édifier et non à détruire. Mais je peux témoigner que j’ai vécu cela il y a quelques mois. Une participante du groupe des Jeunes professionnels de Tours que j’avais blessée par mes remarques et mes plaisanteries est venue me voir et m’a dit avec beaucoup de délicatesse et de bienveillance ce qu’elle avait ressenti et à quel point mes paroles l’avaient touchée et déçue. Tout cela avec une telle douceur qu’elle ne m’a pas blessé en retour, au contraire, elle m’a permis de prendre conscience du danger toxique de l’ironie et du cynisme et de commencer à changer. Je lui en suis très reconnaissant.

Notre parole est très puissante. Elle peut tuer ou elle peut donner et redonner la vie. Nous, nous sommes les disciples de Jésus, le Verbe de Dieu, la Parole faite chair. Il est venu sauver ce qui était perdu. Il a sauvé notre parole en prononçant les mots les plus importants de l’histoire de l’humanité, les mots qui ont permis la réconciliation de notre monde avec Dieu : « Ceci est mon corps, ceci est mon sang, livrés pour vous ». Puissions-nous prononcer les mots de la réconciliation dans notre vie.