« Bien-aimés »

Homélie du frère Antonio-Ryo Sato, 3e dimanche de Carême, 4 mars 2018

« L’amour de ta maison fera mon tourment » : la phrase évoquée par le geste de Jésus dans les cœurs des disciples. Elle se réfère au psaume 69 verset 10, autrement traduit : « Le zèle de ta maison me dévore ». L’amour en zèle ; nous, les êtres humains, désirons avec zèle aimer quelqu’un qui nous aime avec zèle. Mais c’est le zèle d’amour qui nous tourmente et dévore nous-mêmes. Nous l’éprouvons surtout dans le cas où le zèle d’amour peut se traduire par la jalousie. Quand on met son zèle à aimer quelqu’un, on se risques de tomber jaloux dans la passion humaine. Mais, aujourd’hui je suis tenté de vous persuader de jouir d’un autre zèle d’amour qui dépasse toute convoitise humaine.

Dans la première lecture, nous serions heurtés par un passage de l’Ancien Testament où Dieu se déclare lui-même sur son amour en zèle : « Je suis le Seigneur, ton Dieu, un Dieu jaloux. » Mais, j’estime bien que cette traduction liturgique adopte ce mot « jaloux ». Certes, pour certains, cela pourrait paraître scandaleux, parce que la jalousie est un des grands vices humains. En effet, c’est la jalousie qui cause beaucoup de maux parmi les êtres humains jusqu’au meurtre. Et nous savons que la jalousie tourmente celui qui est jaloux lui-même. Comment peut-on appliquer à Dieu le mot « jaloux » ? Mais, j’ose vous déclarer ; c’est justement par le Dieu qui s’affirme « jaloux » que nous pouvons être assurés et convaincus d’avoir confiance en son amour seul. Il est écrit dans la Bible : « Tu aimeras ton Dieu de tout ton cœur. » Et pourtant c’est Dieu lui-même qui t’aime le premier de tout son cœur en se disant « jaloux ».

Bien sûr, ce mot est adressé à l’Israël en tant que peuple de Dieu. Dans le contexte de la nouvelle alliance, cela doit s’entendre comme message à l’Église que nous sommes. Cette exigence de la fidélité exclusive à Dieu seul est proférée pour que nous soyons une assemblée qui lui serait consacrée sans partage. Mais, je me permets de vous parler à ce sujet au niveau de l’état spirituel de chacun et de chacune de nous. Car, si chaque membre de l’Église ne reçoit pas sincèrement ce message fort de la part de Dieu et ne goûte pas vraiment son intention sérieuse, le témoignage de notre foi au niveau de l’Église ne se montre pas sincère et notre communion paraît superficielle.

En réalité, en tant qu’êtres humains, nous sommes partout impliqués dans les rivalités des jalousies humaines qui n’épargne pas toutes et tous qui cherchent à satisfaire leur fierté de soi ; dans la famille, dans l’école, dans le travail et…dans l’Église aussi. On souffre de se trouver moins aimé ou mois préféré par rapport aux autres personnes. Et on tombe avide d’être mieux accepté par les autres. Ayant faim et soif d’être affectionnés, nous ne cessons pas de nous comparer les uns aux autres. Ainsi éprouvons-nous souvent de la misère, de l’humiliation et de la colère en frustration. Alors, qui nous arrache à ce tourment ? — c’est le Dieu jaloux qui écrase la jalousie humaine qui nous tourmente.

Quand j’entends Dieu dire : « Je suis ton Dieu, le Jaloux », je suis délivré de toute envie, de tout désir et de toute convoitise qui me dévore au milieu des humains. Dieu épanche son cœur avec un tel zèle qu’il semble me dire : « Tu es à moi ; est-ce que cela ne te suffit pas ? » Il ne me reste qu’à lui répondre : « Je suis à toi, Seigneur, à toi seul. »

Ce que je dis vous paraît une folie, peut-être. Mais, vous venez d’entendre dans la deuxième lecture saint Paul en venir à dire : « folie de Dieu ». Tandis que la sagesse grecque suppose un dieu spéculé en métaphysique, nous sommes appelés à expérimenter le Dieu qui nous aime jusqu’à avoir la folie de se dire « jaloux ». Nous n’avons besoin de réclamer aucun signe miraculeux comme les Hébreux, si nous savons bien que Dieu a eu folie de laisser crucifier son Messie afin que nous ne soyons saisis d’aucune illusion idolâtre mais de son amour seul. Alors que la jalousie humaine a tué Jésus, l’amour jaloux de Dieu l’a ressuscité pour sauver les humains.

À ce propos, souvenons-nous comment s’appelle l’apôtre saint Jean dans l’Évangile selon lui ; il ose s’appeler « disciple aimé de Jésus ». Et dans l’épître sous son nom, il est écrit : « Bien-aimés, aimons les uns les autres […] car Dieu est amour. » (1 Jn 4, 7-8) Voici le disciple aimé de Jésus s’adresse aux autres disciples en les appelant eux aussi « bien-aimés ».

J’invite chacun et chacune de vous à méditer en se disant : « Je suis bien aimé de Dieu ; que devrais-je chercher encore d’autre ? » Est-ce que cela te fait orgueilleux envers les autres personnes ? Mais non ! Au contraire, cela te délivre de toute concurrence parmi les humains. Tu n’as plus besoin de participer à la compétition humaine pour gagner un avantage. Détaché de toute vanité mondaine, tu n’as plus ni orgueil ni complexe par rapport aux autres. Alors, il ne te reste qu’à te rappeler ce que Jésus te dit : « Aime ton prochain comme toi-même. » ; c’est-à-dire, tu aimeras ton prochain comme Dieu t’aime. Si tu es aimé par d’autres personnes ou non, peu importe ! Car, si tu aimes ton prochain sans espoir de retour, tu ne perds rien. Cela te fait plutôt imiter le Christ. C’est un grand paradoxe de l’Évangile ; si tu sais bien demeurer simplement dans l’amour de Dieu seul, tu peux aimer tous les autres sans intérêt ni calcul. Car tu es libéré de l’avidité de la préférence humaine qui cause des rivalités affectives. Comme il est dit dans l’Évangile d’aujourd’hui : « Jésus n’avait besoin d’aucun témoignage sur l’homme », tu n’as à chercher aucune certification sur toi-même de la part des autres. Tu peux simplement aimer les autres tant que tu es bien aimé de Dieu.

Ainsi le décalogue n’est-il pas simplement un précepte moral imposé au nom de Dieu. Il est plutôt la déclaration de l’amour divin pour les êtres humains. Si on se réjouit de vivre cet amour déclaré par Dieu lui-même, cela est expérimentée comme une délivrance de toute comparaison rivale entre soi et autres au niveau humain.

Or, nous passons le carême. C’est le temps où nous sommes appelés à retrouver à nouveau la joie de vivre l’Évangile dans la simplicité matérielle et spirituelle. En d’autres termes, c’est une occasion donnée pour essayer de vivre de l’amour de Dieu seul. Cela nous sert à réviser les liens que nous nouons avec tout ce qui n’est pas de Dieu, à savoir les choses auxquelles nous avons assuétude ; non seulement nourritures et boissons, mais toute dépendance dans nos relations humaines.

Revenons à la phrase du psaume évoquée par le geste de Jésus : « L’amour de ta maison fera mon tourment », ou « Le zèle de ta maison me dévore. » Recevant l’amour jaloux de Dieu, nous n’aspirons plus à celui des humains, mais à être zélés à sa « maison » au point d’être tourmentés et dévoré avec Jésus. Quelle est cette « maison » ? C’est l’Église, le Corps du Christ que nous sommes. Or, il y a des gens qui nous demandent : « De quoi puis-je profiter dans l’Église ? » « Qu’est-ce que l’Église fait pour moi ? » Je souhaite que nous ne cherchions pas de bénéfice humain pour être motivé à venir à l’Église. Bien sûr, l’Église consiste à nous aimer les uns les autres, mais ce n’est pas comme des échanges commerciaux. C’est que Dieu nous aime chacun et chacune de l’amour jaloux qui brise tout notre attachement, afin qu’il nous relève comme son vrai Temple. Laissons Jésus chasser toute jalousie humaine parmi nous, pour que nous pussions dévouer tout notre zèle au vrai Temple qui est son Corps, l’Église où nous sommes appelés « Bien-aimés ».