Le typhon ou la sève

©Laruchequiditoui

Homélie du frère Jean-François Bour, dimanche 9 septembre 2018

 

Chers frères et sœurs,

il ne m’a pas échappé, ni à vous, que nous sommes au mois de septembre. Alors bonne rentrée ! Ce n’est pas tant une reprise du travail, puisqu’il ne s’arrête jamais, même l’été, mais plutôt la reprise d’un rythme qui marque tous les secteurs. Je nous souhaite donc, à la fois une bonne reprise, mais aussi un rythme qui nous aide à respirer, à faire respirer le cœur, l’âme, et le corps.

Aujourd’hui, en lisant l’évangile selon St Marc, nous redécouvrons un peu ce qui serait le rythme de Dieu, ce qui le fait courir, respirer ou soupirer, et s’activer :

Voici qu’il y a un être humain, sourd, quasi muet : quel isolement ce doit être, quelle marginalisation ! Et il n’est pas question d’abord de foi, ni d’adhésion au message de Jésus. Il est question plus radicalement d’une rénovation originelle, d’une nécessité primordiale : il faut replacer cet être au cœur de la communauté humaine comme un écoutant et un parlant, une personne qui redevient capable de recevoir et de donner, qui pourra articuler la parole selon la grammaire des relations sociales : c’est lui permettre de prendre sa place.

Donner sa place à tout un chacun, c’est le programme du Seigneur, ce qui le fait courir ; C’est son projet que la seconde lecture nous interdisait de voir comme secondaire : n’ayez aucune partialité envers les personnes. Chacun est attendu. Et auprès de nous le Seigneur est comme celui qui sert.

Mais attendu pour quoi ? Pour s’installer et attendre passivement ?

C’est que l’Effata de notre baptême a normalement débouché nos oreilles et délié nos langues : oui, nous chrétiens avons normalement les oreilles pleinement ouvertes, et le cœur aussi ! Nous avons la langue déliée, chez certain(e)s c’est assez évident ; d’autres bafouillent encore un peu… Et puis il y a ceux qu’on aimerait entendre un peu plus.

Le défi d’une plus grande participation de tous à la vie de l’Eglise, d’un échange, d’une prise en compte de la parole des uns et des autres : nous sommes en train de le relever. Il faut poursuivre l’effort.

Comment redécouvrir les chemins qui ouvrent nos oreilles et délient nos langues. Parce que, de vous à moi, ce serait bien un un peu urgent ? Non ? Je veux dire pour nous tous, catholiques, mais aussi pour toute l’humanité. Oui! Je ne rêve pas seulement que Jésus apparaisse au cardinal McCarrick (voir les récents scandales d’abus sexuels aux USA) et lui plonge les doigts dans les oreilles jusqu’au cerveau pour que sa conscience se réveille… Mais il y faudrait qu’il le fasse maintenant pour nous tous, à commencer par moi.

Quels sont les chemins qui ouvrent nos oreilles et délient nos langues ? Par où passent-ils ? Relisons l’évangile : Ils passent par le cœur de Dieu avant tout ;

Dieu aimant l’homme, osant la chair, s’exposant dans notre histoire, de la naissance à la mort à notre quête, à notre destin de vie, de peine, de tendresse, de violence aussi.

Par les terres excentrées de Tyr et Sidon : Par les routes non balisées, ou fréquentées par d’autres, les autres, par les païens, des routes hors des terres saintes, promises, sanctifiées… Il ne s’agit pas de se renier, mais de se mêler à la foule, et de partager la soif de toute l’humanité.

Par l’amitié, l’attention que nous nous portons les uns aux autres : Par les bras de ceux qui me soutiennent, me portent jour après jour dans la prière, l’amitié, la présence, les signes d’affection, la fidélité, le silence ou la parole ajustée, l’interpellation, la patience (j’ai, il est vrai, besoin qu’on soit patient avec moi, c’est mon côté renard apprivoisable !). Voici qu’on lui amena un sourd : ils s’y mettent à plusieurs, c’est un groupe de gens, des proches, des amis…

Par une communauté humaine et une fraternité donc: les oreilles s’ouvrent et les langues se délient, à condition que nous acceptions de n’être pas que des monades individuelles, isolées. L’isolement c’est souvent la peur qui nous y pousse : que de personnes retrouvent le chemin d’une parole à dire et à écouter en trouvant un groupe où leur fragilité est accueillie. Nous ne pouvons pas faire autrement que devenir un peuple, une humanité inter-connectée, une Eglise assemblée, un peuple de frères. Nous sommes membres les uns des autres et il s’agit de prendre soin d’autrui comme de soi-même :

il semble que nous ayons souvent fait cela, dans le monde chrétien, par les hôpitaux, les écoles, les institutions caritatives. Il semble que nous ayons aussi beaucoup échoué…

Par où passent les chemins qui ouvrent le cœur et délient les langues ?

Par la vérité, la vérité de mon histoire, de notre histoire, de mes chutes, de nos chutes, par l’histoire de cette réponse centrale des hommes à Dieu : cette réponse qui est la Croix. Car l’amour n’est pas aimé; faire taire Dieu, repousser sa vie, nous savons faire : Crucifixion. Crucifixion du Christ, crucifixion des hommes nos semblables, de Dieu en eux ; Comme si nous avions peur que l’amour nous parle, nous transforme.

Par où passent les chemin qui ouvrent le cœur et délient les langues ?

Par la salive de Jésus ! Je ne savais pas si je devais vous amener jusqu’ici !

Ha ! Voilà la médecine antique qui surgit ! Si votre curé, votre médecin veut vous soigner avec une improbable solution aqueuse, méfiez-vous !

Mais voilà au moins une pratique, ou un rite que l’Eglise n’aura pas essayé de faire perdurer, de transformer en sacrement. Ouf !

Seigneur, tu dois donc faire autrement pour nous mettre l’eau à la bouche !

Peut-on faire dire quelque chose à ce passage du texte ? A priori pas grand chose…

Mais, c’est l’art du prédicateur d’exploiter chaque virgule du texte, n’est-ce-pas ?… Alors ?

Une idée sur le truc de la salive ?

Eh bien, je vais le mettre en relation (assez librement) avec une phrase de Albert Camus : « il y a deux sortes d’efficacité, celle du typhon et celle de la Sève »(L’homme révolté, Folio essais, p.366). Vous me voyez venir ?

Le Typhon,

nous ne connaissons pas vraiment ; mais les japonais oui, et il faut prier pour eux car, ces derniers temps, ils en ont bavé. Le typhon nous voyons quand même bien comment il agit, grâce aux images et aux infos : c’est violent, brutal, terrible…

Mais la Sève ? C’est la substance vitale toute intérieure aux plantes, qu’on ne voit, qu’on n’entend pas, mais qui court au cœur des écorces, des tiges, des feuilles, partout, en silence ; sans elle ni feuille, ni fruit, ni géant de la forêt…

C’est ce qu’évoque pour moi cette goutte de salive que Jésus dépose, dans un geste d’une étonnante et saisissante intimité, à l’écart de la foule, car il n’y a plus de place pour le spectacle ici : seulement pour le passage de la sève, du cœur/corps de Dieu vers le cœur/corps de l’homme plongé dans le silence aride et l’isolement desséchant.

Salive, figure d’une sève, d’une petite eau, d’une source discrète qui murmure, et veut se répandre au long des membres, des vaisseaux, de notre corps et de notre âme, de notre histoire pour y déposer les nutriments vivifiant.

La sève et ses mots associés dans le registre spirituel : je voudrais poursuivre ma méditation et énumérer: le sang, le levain, la Grâce, l’Esprit.

Ce sont les noms de l’efficacité de notre Dieu, les noms à donner à son efficacité. Le tonnerre, le tremblement de terre ne donnaient pas la vraie mesure de l’action de Dieu, Elie devait comprendre qu’il y avait quelque chose de plus fort, de plus intérieur : brise d’un fin silence.

Ecoutez, c’est la sève !

Ainsi, à l’intérieur, dans notre être, l’effata rend possible une transformation puissante, un désir, un vouloir, une liberté, une pensée nouvelle, une parole, vraie, utile, agissante.

Ici commence la dynamique intérieur de l’Esprit de Dieu qui soutient, afin de la mener au bout, la dynamique de notre liberté humaine, libérée des chaînes et du péché, la dynamique de notre responsabilité assumée malgré — et — avec nos fragilités, la dynamique d’une collaboration avec Dieu, non par une misérable cupidité, ni sous la pression de la peur, mais par le chemin du don, de l’espérance, de l’amour et de la foi.

Transformation intérieure, oui, la clef est là ; nos institutions, notre Église en sont le cadre, vraiment nécessaire, mais le cadre avant tout. C’est un cadre qui ne doit pas oublier qu’il ne sert plus à rien s’il bloque le passage de la sève, de la petite eau, de la source qui irrigue l’espace intérieur de nos cœur : l’institution est au service de cela. Ensemble faisons en sorte de la protéger en vue de cette mission, de la pousser à cette mission, toujours plus, toujours mieux.