Heureux d’être ici maintenant

Homélie du frère Antonio-Ryo Sato – Solennité de tous les saints

« Heureux êtes-vous […] » — Jésus nous proclame ; « Réjouissez-vous, soyez dans l’allégresse […] » Ainsi sommes-nous appelées à vivre les Béatitudes ici maintenant. Certes, c’est dans le futur que nous verrons Dieu tel qu’il est, comme Saint Jean nous le dit. Mais, Jésus commence et finit la proclamation des huit Béatitudes par affirmer un même mot avec un verbe au présent : « […] le Royaume des Cieux est à eux […] »

La vision béatifique est promise pour l’avenir, et pourtant, chez celui ou celle qui peut avoir foi en la promesse, le bonheur se réalise déjà dans sa foi elle-même. Vivre la promesse des Béatitudes, c’est vivre une vie actuelle pénétrée de Béatitudes dans les expériences quotidiennes soit joyeuses soit amères. Donc, on peut définir ce que sont les chrétiens ; ceux et celles qui sont heureux et heureuses ici maintenant en vivant la joie ultime déjà promise définitivement.

Le Royaume des Cieux est déjà à nous ; nous sommes déjà de ce Royaume. De fait, dans un autre passage de son Évangile, Jésus dit : « Mes disciples ne sont pas du monde. » Mais, notre vie vécue dans la foi ne doit pas être séparée de la réalité de ce monde. Pour percevoir les Béatitudes, nous devons rester éveillés là où nous nous trouvons en chair et en os. Il ne faut pas que notre foi soit une fuite devant le réel où beaucoup de gens souffrent.

La religion authentique ne donne pas de joie facile. Elle exige plutôt d’expérimenter profondément des chagrins et des tristesses. Cela ne dit pas, bien sûr, que la souffrance soit elle-même un bonheur, mais que la vraie consolation ne peut être trouvée que par l’esprit éprouvé jusqu’au bout. Et c’est une telle consolation qui peut demeurer perpétuellement à la profondeur de l’esprit croyant comme bonheur d’Évangile et comme prémices des Béatitudes éternelles par rapport aux jouissances frivoles et évaporées. Tandis que ce n’est pas très souvent que notre cœur se sent joyeux dans nos affaires, le bonheur éprouvé dans la foi peut rester imprenable à travers toutes les situations quelles qu’elles soient.

Puisqu’il est impossible de vivre l’Évangile sans avoir traversé les souffrances de vivre, sans avoir accepté de subir la cruauté du monde humain, il ne faut pas souhaiter à l’Église d’être un distributeur de consolation narcotique ! Non, elle ne doit pas être « l’opium du peuple ». En fait, il y a des gens qui cherchent dans la religion à obtenir un plaisir consolant rapide et se joignent à des groupes sectaires qui leur assurent des autosatisfactions fermées à la société. Mais, ceux et celles qui ferment les yeux aux malheurs des êtres humains ne pourraient ni goûter la saveur de l’Évangile ni ressentir la venue du bonheur béatifique. En ce sens, dans notre communion ecclésiale, nous sommes appelés à assumer ensemble les tribulations réellement vécues de soi-même et des autres soit proches ou lointains.

C’est un grand mystère ; qui ne connaît pas l’affliction et la douleur ne peut pas expérimenter la vraie joie de vivre. Qui n’a pas de sympathie pour le tourment d’autrui ne peut pas reconnaître l’amour du Christ crucifié. Le vrai chrétien ne se déchire pas entre la réalité rude du monde humain et le rêve de l’aise paradisiaque, mais il voit le salut divin intervenir dans ses souffrances vécues, de façon à être touché par la compassion qui dépasse tous les intérêts mondains.

Ainsi est-il assez paradoxal d’être heureux comme chrétien. C’est lorsque nous vivons des difficultés elles-mêmes que nous sommes vraiment appelés au bonheur d’Évangile. Je me permets de prendre mon expérience personnelle pour exemple. Je suis heureux d’être un chrétien catholique, un religieux consacré et un ministre ordonné pour être admis à servir l’Église que j’aime. Cependant, ce bonheur ne me vient pas sans difficulté. Bien au contraire, ma vie est remplie de difficulté depuis mon enfance surtout à cause du bégaiement grave. En dépit de mes propres difficultés, j’ai osé entrer chez les Frères Prêcheurs et osé devenir diacre. Et alors… ? Ni la profession religieuse ni l’ordination cléricale ne m’ont arraché mes difficultés personnelles. Je suis toujours un petit homme de complexe et d’incapacité. La vocation ecclésiale n’a rien changé de physique chez moi. Mes difficultés continuent jusqu’à présent. Pourtant, ayant répondu à l’appel à servir l’Église, j’ai expérimenté un changement radical qui impliquerait toute mon existence. C’est-à-dire, j’avais été auparavant un bégayeur malheureux gémissant de malchances ; je suis maintenant un bégayeur heureux constatant que mon bonheur de partager l’Évangile avec d’autres fidèles est incomparablement plus grand que toutes les difficultés. Certes, c’est malgré mes difficultés que j’ai décidé de devenir prêcheur. Mais, je peux aussi dire : c’est à cause de ces difficultés que j’aspirais à prêcher le bonheur chrétien. Et encore plus que cela, je peux dire : grâce à toutes mes difficultés, il peut être plus joyeux chez moi de prêcher les Béatitudes pour vivre la communion avec vous dans le Christ qui est devenu homme pour nous tous.

Malgré des difficultés, à cause de difficultés, grâce à des difficultés — je crois trouver là pour ainsi dire une conversion. Je voudrais vous présenter trois éléments de l’acte chrétien que j’ai appris de cette expérience ; une confiance à l’Évangile de Jésus ; une confiance à ma foi elle-même en Évangile ; une confiance à la bonne volonté de mes frères et sœurs qui vivent la même foi avec moi. Pour la fête de Tous les Saints, je peux insister sur cette troisième confiance ; avoir confiance à ceux et celle qui partagent la même foi avec soi-même. Si tu as confiance à la bonne foi des autres fidèles, cette confiance peut convertir tes difficultés vécues en la motivation pour vivre ensemble l’Évangile. Par exemple, moi bon à rien, comment m’est-il possible de vivre dans un couvent des Dominicains ? — c’est que non seulement je m’appuie sur ma foi, mais aussi je crois à la foi des autres frères qui acceptent de vivre avec moi. Comment puis-je être un ministre de l’Église ? — c’est que je peux avoir foi en votre foi qui dit Notre Père ensemble avec moi.

Alors, aujourd’hui, reconnaissons la bonne foi des saints et des saintes de notre Église, ceux et celles qui nous soutiennent par leurs intercessions sans cesse. Ils ont aussi beaucoup souffert de difficultés personnelles et de celles de l’humanité pour vivre le vrai bonheur d’Évangile sur cette terre. Faisons confiance à leurs prières pour nous. Appuyons-nous sur leur fraternité avec nous. Cela est nécessaire en particulier pour les situations actuelles de l’Église couverte de scandales. Les saints de toutes les époques savaient jouir du bonheur béatifique. En même temps, ils ne reculaient pas pour lutter contre des corruptions et des perversions dans l’Église, afin que tous les enfants de l’Église soient heureux d’être catholiques, non pas honteux.

Que chacun et chacune de nous puisse dire : « Heureux suis-je d’être catholique. » Et que ce soit par un choix complètement libre. Rien ne nous y force. En même temps, nous pouvons croire que c’est le meilleur cadeau que Dieu nous a fait dans toute notre vie. Tout cela nous est donné dans notre liberté. Tel est notre bonheur dans la foi, qui consiste à jouir du sens et de la valeur de l’être humain dans l’Évangile du Christ et à vivre chacun sa propre vie avec le Christ et avec les autres comme Église. Je crois que vous avez librement répondu à l’appel du Christ qui nous rassemble aujourd’hui pour convier à son eucharistie. Et vous êtes venus ici pour échanger le geste d’amour les uns avec les autres. À mon avis, c’est déjà un miracle. Chacun et chacune invité par Jésus, nous sommes ici maintenant ensemble en toute liberté pour nous donner la paix gratuitement. « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu. » Remercions Jésus qui nous a donné ce beau titre, et remercions-nous les uns les autres avec tous les saints et toutes les saintes.