Vivre nos rapports comme un arbre porte ses fruits

« Hypocrite ! » — voilà le mot de semonce que Jésus lance à ses disciples. Ici aujourd’hui, ne sommes-nous pas nous aussi ses disciples ? — si oui, cette semonce ne nous est pas épargnée. Dans quel sens, pourrions-nous devenir hypocrites devant Jésus, nous qui nous croyons ses disciples en ayant celui-ci pour Maître ? À ce propos, Jésus nous laisse une phrase : « Le disciple n’est pas au-dessus de son maître ; mais une fois bien formé, chacun sera comme son maître. » Cela aussi paraît nous demander de faire un retour sur nous-mêmes. J’essaie que nous partagions une réflexion sur ce sujet.

Dans notre première lecture, le sage dit : « Les petits côtés d’un homme apparaissent dans ses propos » ; « La parole fait connaître les sentiments » ; comme « c’est le fruit qui manifeste la qualité de l’arbre ». De tels aphorismes s’entendent bien avec des mots de Jésus qui dit : « Chaque arbre se reconnaît à son fruit » ; « ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur. » Ces comparaisons du lien entre le cœur et la parole à celui entre l’arbre et le fruit, elles ne nous paraissent pas difficiles à comprendre, si nous y trouvons simplement une manière de discerner le vrai caractère d’autrui et de se surveiller sur les attitudes de soi-même. Elles nous présentent déjà un bon enseignement pour que chacun de nous vive avec sagesse sur les comportements d’autrui et de soi-même.

Cependant, dans le passage d’Évangile que nous lisons aujourd’hui, l’enseignement de Jésus n’en reste pas à présenter une sagesse sur le perfectionnement individuel. Il nous paraît aller encore loin. Son enseignement est plutôt focalisé sur l’attention aux conditions incontournables dans la relation humaine ; conditions où nous devons nous accepter, en même temps, où nous ne devons pas nous perdre.

Le passage commence par une parabole de deux personnes qui ne voient pas, ni l’un ni l’autre, et qui doivent tomber ensemble dans un trou. Cette parable se continue par un aphorisme un peu énigmatiquement inséré ici : « Le disciple n’est pas au-dessus du maître ; mais une fois bien formé, chacun sera comme son maître. » Et cela est suivi de la fameuse parabole ; paille et poutre dans l’œil. Je pense que, si on réfléchit sur ces leçons ensemble, on peut voir que Jésus indique une réalité qu’il nous faut passer pour apprendre à grandir dans la relation humaine. Il ne s’agit pas de tenir d’autres personnes pour de mauvais exemples, mais de vivre mieux le rapport avec les autres comme semblables les uns aux autres.

Alors, comment revisitons-nous les paraboles du cœur avec la parole et de l’arbre avec le fruit ? À mon avis, elles n’ont pas pour objectifs de dire : « Corrigez votre conduite en prenant exemple sur celle des autres. » Non ; parce que, pour le chrétien, le fruit de la vie ne consiste pas à prendre d’autres personnes comme modèles à éviter en vue de la formation de chacun seul soi-même ; la vie chrétienne porte son fruit, quand se réalise une communion concrète éprouvée dans les rapports humains. Il est donc question d’une sagesse partagée pour mûrir une fraternité.

Certes, il faut se défendre contre des fautes, des maladresses commises par des paroles imprudentes de soi-même ou d’autrui. Et pourtant, le conseil que Jésus nous donne dans ces paraboles ne vise pas simplement à une prudence pour nous montrer avisé les uns face aux autres. Plutôt, le nœud du message concerne notre croissance spirituelle qui dépend de la façon d’expérimenter nos rapports humains, surtout dans le cas où nous nous trouvons contrariés. La croissance spirituelle exige de surmonter les insatisfactions envers les autres ; cela demande d’accepter avec humilité les autres en reconnaissant la faiblesse réciproque ; faiblesse, insuffisance, imperfection, soit comme des pailles soit comme des poutres dans les yeux.

Par exemple, il t’arrive d’être blâmé d’avoir des pailles dans tes yeux, alors que ceux qui te blâment ne remarquent pas des poutres dans leurs propres yeux. Tu es alors tenté de les réfuter sur leurs points reprochables. Tu en a raison. Cependant, il te faut faire attention que tu ne t’attrapes pas à un piège. Tu risquerais que tu ressembles aux gens qui te blâment et que tu deviennes toi-même comme un exemple que tu veux éviter. À savoir, tu peux inconsciemment prendre comme maître ces gens qui ne se regardent pas sur eux-mêmes. Alors, tu ne pourras pas être au-dessus d’eux ; et tu tomberas dans un trou avec eux. T’attachant à riposter à ceux qui te critiquent, tu pourriras le cœur de toi-même. En conséquence, tu te perdras et perdra de vue ceux qui sont autour de toi ; alors, personne ne sera heureux, ni toi-même, ni tes amis.

Plus nous nous reprochons des manques les uns aux autres et continuons à échanger des jugements, moins nous nous voyons mutuellement et chacun soi-même, si bien que nous tombons tous dans un trou, en ne mettant à nos bouches que des paroles malignes. En conséquence, nous ne portons aucun bon fruit, nous n’avons pas de joie de vivre la communion. Pour établir une vraie communion, il faut des acceptations mutuelles.

Mais, en fait, il m’arrive souvent d’avoir de la difficulté à chercher une acceptation mutuelle avec quelque sorte de gens. Dans ce cas, il m’est permis de me distancier de cette situation pour m’ouvrir à d’autres rencontres et redécouvrir des relations à développer. Cela pourrait me donner une occasion de réviser à nouveau les rapports humains où je me trouve dans ma vie. Et cela pourrait être expérimenté comme des chances de conversion.

Nous sommes appelés à retrouver des rapports humains, à découvrir des relations avec les autres. Se détacher des intérêts humains pour vivre Dieu, cela ne signifie pas du tout rejeter les rapports humains, mais, au contraire, accepter de les vivre avec le Christ. Jésus nous dit de renoncer à soi-même et le suivre ; cela ne nous permet pas de nous épargner les relations avec les autres ; tout au contraire, cela peut exiger que nous acceptions souvent de souffrir dans nos relations, comme Jésus l’a lui-même accepté jusqu’à être tué sur la croix.

Il nous arrive d’être tenté de dire : « Je ne veux plus souffrir de tels liens humains, je veux en sortir ! » Mais, la vraie délivrance ne consiste jamais à échapper aux relations. Alors, comment faire ? Pour nous délivrer des tracas causés par les relations humaines, nous sommes appelés à être libres au milieu des relations humaines ; appelés par Jésus, notre Maître qui nous libère par sa charité. C’est un grand paradoxe chrétien ; pour être libre de tout lien, le vrai chrétien ne craint pas d’être entraîné à se convertir dans les liens humains. Car il renonce à soi-même et qu’il a pour maître Jésus le Christ qui n’a pas refusé d’être blessé, définitivement blessé par les autres. Ce faisant, ce Jésus a démontré que sa charité n’était pas hypocrite. En effet, à ses disciples, il ne dit pas seulement : « Aimez-vous les uns les autres » ; mais il leur dit « Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimé. » Qu’est-ce que cela dit : « comme je vous ai aimé » ? Cela dit : « comme j’ai accepté de m’impliquer dans les relations avec vous et avec les autres jusqu’à être blessé, afin que l’amour du Père se manifeste, soit vécu et se réalise parmi les êtres humains. » Ainsi a-t-il accompli son incarnation comme Verbe divin devenu homme ; accompli son humanité vécue dans des liens réels.

Jésus ose traiter ses auditeurs d’hypocrites. Cette réprimande nous incite à nous éveiller dans la réalité de nos rapports. Le disciple ne dépasse pas son maître. Si le maître est hypocrite, le disciple l’est lui aussi. Heureux ceux et celles qui ont pour maître Jésus le Christ avec sincérité, lui qui a fait preuve d’authenticité sans aucune hypocrisie. Pour être vraiment ses disciples, nous sommes appelés à vivre nos relations humaines comme le Christ les a acceptées par la liberté et vécues dans la charité.

Nous comprenons maintenant quel est l’hypocrite que Jésus réprimande ; nous pouvons prendre cette réprimande comme un avertissement adressé à nous-mêmes. Hypocrite, c’est la personne qui se dit croyante en Christ et qui refuse de grandir dans le Christ à travers les relations humaines. De fait, personne ne peut être chrétien à elle seule sans vivre la relation avec d’autres.

Quand nous nous trouvons dans des relations difficiles, souvenons-nous d’un mot de saint Paul qui nous encourage dans la deuxième lecture de ce dimanche : « …bien-aimés, soyez fermes, soyez inébranlables, prenez une part toujours plus active à l’œuvre du Seigneur, car vous savez que, dans le Seigneur, la peine que vous vous donnez n’est pas perdue. » Certainement, la peine que nous nous donnons dans tous nos rapports ne sera pas perdue, si nous acceptons de vivre ces rapports par amour du Seigneur.

Frère Antonio-Ryo SATO, o.p.