Pourquoi le mal ?

Fra Angelico, la descente du Christ aux enfers

Homélie du frère Nicolas Burle, 3e dimanche du Carême
La question de la présence du mal dans le monde est peut-être l’argument le plus efficace contre l’existence de Dieu. Si Dieu est tout-puissant et bon, comment peut-il laisser le mal arriver ? Quel que soit le mal. Que ce mal soit physique ou naturel comme le disent les philosophes – quand une tour s’écroule sur 18 personnes, la faute à « pas de chance » – ou que ce mal soit moral « quand Pilate fait massacrer des Galiléens en train de prier » ou quand nous découvrons scandalisés les péchés immondes commis par des pasteurs de l’Église.

Si Dieu est tout-puissant et bon, comment peut-il laisser le mal arriver ?

Le fait de la puissance du mal dans le cœur humain et dans l’histoire de l’humanité est indéniable. La question demeure : comment expliquer ce mal ? La révélation chrétienne nous dit : il existe deux mystères de lumière et un mystère de nuit, lequel pourtant est enveloppé par les mystères de lumière. Le premier mystère de lumière est celui-ci : la foi nous dit qu’il n’y a pas deux principes, un bon et un mauvais, mais un seul principe, le Dieu créateur, et ce principe est bon, totalement bon, sans aucune ombre de mal. Dieu a tout créé par bonté et il vit que cela était bon. C’est pourquoi la création non plus n’est pas un mélange de bien et de mal : l’être comme tel est bon, et donc il est bon d’être, il est bon de vivre. Telle est l’heureuse annonce de la foi chrétienne : il n’y a qu’une source, bonne, le Créateur qui a tout créé par bonté.

Puis vient un mystère d’obscurité, de nuit. Le mal ne vient pas de la source de l’être lui-même, il n’est pas originel mais secondaire. Le mal vient d’une liberté créée, d’une liberté mal utilisée par Satan et ses démons, mal utilisée par l’homme et la femme. Comment cela a-t-il été possible ? Comment cela s’est-il produit ? Les choses restent obscures. Le mal n’est pas logique. Seuls Dieu et le bien sont logiques, sont lumière. Le mal lui reste ténèbres… Nous pouvons deviner, mais non pas expliquer. Demeure un mystère d’obscurité, de nuit, car le mal est un désordre, un gâchis incompréhensible, absurde maintenant que nous connaissons l’amour et la bonté du Créateur.

Mais s’y ajoute tout de suite un mystère de lumière. En entrant en personne dans l’histoire, Dieu a introduit la lumière du salut. Dieu est plus fort avec sa lumière. Et donc le mal peut être surmonté. C’est ce que nous allons fêter tous ensemble à Pâques quand la lumière du cierge pascal démultipliée par tous nos cierges allumés sera le signe de la victoire sur les ténèbres. Certes ce n’est pas encore le plein jour dans notre monde, mais la nuit est déjà finie. Certes cette lumière paraît faible dans notre monde, mais les ténèbres ne pourront jamais l’éteindre. Si le Christ n’est pas ressuscité alors la mort a le dernier mot dans notre monde. Alors le mystère du mal, le mystère de nuit l’a emporté sur les mystères de lumière. Mais non le Christ est ressuscité et il nous entraîne tous dans sa victoire !

Si Dieu est tout-puissant et bon, comment peut-il laisser le mal arriver ? Ecoutons bien la question : Si Dieu est tout-puissant et bon, ce « si » est le sifflement insidieux du serpent qui susurre la tentation et le doute dans mon âme. Ce tentateur que nous avons entendu le 1er dimanche de Carême : « Si tu es Fils de Dieu, ordonne à cette pierre de devenir du pain », « Si tu es Fils de Dieu, d’ici jette-toi en bas ». Le tentateur que nous entendrons de nouveau le vendredi saint dans la bouche de la foule qui se moque de Jésus : « Sauve-toi toi-même, si tu es Fils de Dieu, et descends de la croix ! »

A cette question du serpent, nous devons opposer notre foi. Non pas « si Dieu est tout-puissant » mais puisque Dieu est bon et tout-puissant, comment va-t-il me sauver dans cette situation ? Le mal est vaincue par la lumière du Christ venu dans le monde. Et seul le Christ peut nous sauver. Seul le Christ peut guérir sa créature préférée, l’homme, par sa victoire sur le mal et la mort.

Comment cela est-il possible ? Durant ce carême, méditons le geste que le colonel Beltrame a posé il y a un an dans notre pays. Dans une prise d’otage, une personne a donné sa vie pour qu’une autre personne ait la vie sauve. Ce geste fou d’amour est le geste que le Christ a fait pour chacun de nous sur la croix. À une différence près, c’est que nous n’étions pas innocents. Nous étions pris en otage du péché et de la mort par notre faute. Lui, innocent et pur, a pourtant pris notre place, la place des coupables, et il en est mort. La mort a semblé triompher un instant en tuant le Christ mais elle s’était en fait épuisée sur lui en vain. Le Christ a entraîné la mort dans l’abîme et il l’a détruite. Il s’est montré vivant à ses disciples d’une vie immortelle. C’est cette victoire sur la mort que nous allons célébrer dans moins d’un mois. À la source permanente du mal, le Christ a opposé la source éternelle du bien pur. Le Christ crucifié et ressuscité oppose au fleuve pollué du mal un fleuve de lumière. Et ce fleuve est présent et visible dans notre histoire : regardons les saints, les grands saints mais aussi les humbles saints, les simples fidèles, et nous voyons que le fleuve de lumière qui vient du Christ est présent, qu’il est puissant et débordant.

Ainsi, puisque Dieu est bon et tout-puissant et puisqu’il est mon sauveur, comment vais-je participer à ce salut ? Comment vais-je mettre ma vie à disposition de la puissance salvifique du Christ ?

Vous comprenez alors que l’enjeu d’un carême n’est pas de se priver de Nutella ou de tout hochet de notre plaisir mais bien en effet de se convertir et d’œuvrer pour la gloire de Dieu et le salut du monde.
Avez-vous un pardon à donner ou à demander ? Alors vous venez de trouver votre effort de carême !
Possédez-vous un objet qui vous rend esclave ? Alors vous venez de trouver votre effort de jeûne !
Et par là-même vous venez de trouver votre effort d’aumône en temps et en argent !
Avez-vous une sainte colère comme Moïse face à la misère dans notre pays et la misère morale dans notre Eglise ? Dieu a la même colère que vous : « J’ai vu, oui, j’ai vu la misère de mon peuple qui est en esclavage et j’ai entendu ses cris. Oui je connais ses souffrances. Je suis descendu pour le délivrer et le faire monter vers un beau et vaste pays ruisselant de lait et de miel. » Et vous venez alors de trouver votre effort de prière et de conversion. Car chaque membre du corps du Christ est responsable de la santé de tout le corps.

Puisque Dieu est bon et tout-puissant, puisqu’il est vainqueur du mal par sa mort et sa résurrection, puisqu’il est mon sauveur, comment vais-je participer à ce salut qui m’est offert ? C’est en accueillant maintenant le Christ qui se donne à nous corps et sang dans l’eucharistie, que nous trouverons la réponse.