« Nous ferons une demeure »

Homélie du frère Nicolas, Dimanche 26 mai, 6e dimanche de Pâques

Frères et sœurs,

A quoi pourrait donc ressembler une demeure construite par Dieu ? Le Seigneur Jésus nous dit : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole ; mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. » Alors à quoi pourrait donc ressembler cette demeure ?

« Si quelqu’un m’aime ». La seule chose qui pourrait tenir le Seigneur en dehors de mon cœur serait mon manque d’amour. Un cœur fermé et ingrat. Un cœur sourd : « Celui qui ne m’aime pas ne garde pas mes paroles ». Car l’amour est le point de départ de toute construction intérieure. Et son point d’arrivée. Nous devons allumer l’amour en nous et maintenir ce feu brûlant en nous. Dieu veut construire en nous une demeure de prière et il ne peut y avoir de prière sans amour. Ni d’amour sans prière : sans demande, sans action de grâce, sans louange, sans adoration. Dieu veut construire en nous un espace aux dimensions du monde pour porter chaque personne dans le sanctuaire de notre charité. On dit de sainte Bernadette Soubirous qu’elle priait ainsi chaque jour : « Mon Dieu, faites que je vous aime. » Sauf le dernier jour de sa vie. Elle pria alors ainsi : « Mon Dieu je vous aime. » En demandant l’Esprit saint, Esprit de feu, nous allumerons l’amour en nous et maintiendrons ce feu brûlant en nous. Alors notre demeure intérieure sera une maison de prière pour tous les hommes.

Cette demeure est large mais est-elle profonde ? Pour cela, il nous faut creuser. « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole » Notre demeure sera creusée par la parole de Dieu. Comme le dit saint Paul : « vous l’avez accueillie pour ce qu’elle est réellement, non pas une parole d’hommes, mais la parole de Dieu qui est à l’œuvre en vous, les croyants. » On raconte ainsi l’histoire de ces moines dans le désert d’Egypte dans les premiers siècles du christianisme. Un jeune moine vint poser une question à Abba Poemen.

En nous mettant à l’école de l’Esprit saint, la Parole de Dieu habitera en nous. Elle purifiera nos paroles et notre mémoire. L’Esprit saint nous enseignera tout et nous fera souvenir de toutes les paroles du Christ. Alors notre demeure intérieure sera réellement une maison profonde, une maison de la Parole.

« Mon Père l’aimera, nous viendrons vers lui et, chez lui, nous nous ferons une demeure. »

Cette demeure est large et profonde mais tout cela serait inutile si elle n’était pas ouverte. Cette demeure n’est pas un château fort avec forces douves et murailles mais un Hôtel-Dieu, une demeure de miséricorde. Une demeure faite pour les plus pauvres. Une demeure où le pauvre que je suis est réconforté, guéri et relevé. La sainte Trinité n’a pas peur du désordre de notre cœur. Cela ne l’empêchera pas de rentrer. Dieu nous a créés, il sait bien que notre vie ressemble à une chambre d’adolescent. Dieu sait bien qu’il faudra une grande Pentecôte pour aérer tout cela. La sainte Trinité veut demeurer dans notre cœur pour remettre tout en ordre. Ainsi de mes préoccupations : au lieu de les ruminer en mon esprit, je devrais plutôt les confier au Seigneur pour qu’il remette tout à sa juste place. Au lieu de tourner en rond, je devrais plutôt demander au Seigneur son avis. Au lieu de me tenir loin de la miséricorde, je devrais plutôt, en me confessant, aller recevoir ce qui m’est offert depuis la Croix. Aller recevoir le pardon de Dieu qui m’attend et qui m’espère.

Une demeure large, profonde et miséricordieuse. Cette demeure que le Seigneur veut construire en moi a un nom qui désigne sa vocation. Peut-être savez-vous qu’il existe deux mots en grec pour désigner l’Eglise : Ekklesia : celle qui est rassemblée par le Seigneur. Eglise ou Iglesia. Et Kyriake : celle qui appartient au Seigneur : Chiesa ou Church ou Kirche. Cette demeure appartient au Seigneur qui l’a rassemblée. Nous ne nous appartenons pas, nous appartenons au Seigneur qui a donné sa vie pour nous et qui nous rassemble pour nous conduire tous auprès du Père.

Pourquoi construisons-nous des églises ? Parce qu’elles sont les signes visibles de la présence de Dieu dans notre monde qui construit sa sainte Eglise. Elles sont belles, pour la plupart, mais elles ne sont pas d’abord fonctionnelles ou pratiques. Elles sont des écrins mais pour quel trésor ? Une simple hostie, un pain pauvre et ordinaire. Et nous croyons de tout notre cœur que ce pain est réellement le corps du Christ. Nous croyons de tout notre cœur que ce pain nous transforme réellement et fait de nous tous réellement le corps du Christ. Non pas en images mais en actes et en vérité. Ainsi l’écrin peut être détruit comme le sera un jour l’écrin de mon corps mais le joyau lui ne passera jamais. Car les paroles du Christ ne passeront jamais.

Pour illustrer cette puissance de la Parole, laissez-moi vous citer Olivier Py dans sa pièce « Épître aux jeunes acteurs pour que soit rendue la parole à la Parole ».
La tragédie entre en scène : « Et moi dans mon costume de tragédienne ridicule, je dis cela encore : l’homme peut être sauvé par la Parole et le rôle du théâtre est de montrer cela. Montrez que l’homme est changé par la Parole. Montrez l’homme changé en Parole. Montrez l’homme qui croit que la Parole change l’homme. Montrez le changement par la parole. Montrez un homme embrasé soudainement par la Parole, par une parole, par sa parole. Montrez encore sur la scène l’homme sauvé par une parole. »
Alors intervient un autre personnage nommé le rabat-joie : « Qui a jamais vu un homme sauvé par une parole ? »
Et la tragédie de répliquer : « Moi j’ai vu cela. Et je crois en la résurrection des morts et en la présence réelle dans l’eucharistie ».