Vivre la liberté pour réaliser la vocation

Homélie du frère Antonio-Ryo Sato, 13e dimanche du Temps Ordinaire (Année C)

« Je n’ai rien fait » ; dit le prophète Élie au jeune Élisée. En fait, c’est Élie qui avait jeté son manteau vers Élisée, en signe de nomination de l’héritier. Mais, celui-là ose dire à celui-ci : « Je n’ai rien fait ». C’est vrai, Élie, il a raison, parce que c’est Élisée lui-même qui a interprété le signe et qui a décidé de suivre Élie de sa propre volonté. Ici, nous voyons un grand thème chrétien ; vivre la liberté pour réaliser la vocation.

Dans la deuxième lecture, Saint Paul évoque ce thème précisément : « Frères, c’est pour que nous soyons libres que le Christ nous a libérés. […] vous avez été appelé à la liberté. »

Il s’agit d’être libre de se décider à suivre le chemin propre à chacun selon l’Évangile. Sur ce point, nous remarquons ; dans la première lecture et le passage de l’Évangile, deux hommes différents demandent une même chose sur la responsabilité de chacun, l’un à Élie, l’autre à Jésus : de les laisser aller voir leur famille avant de partir suivre leur maître. Élie permet à Élisée de le faire d’un côté, mais, de l’autre côté, Jésus n’admet pas un homme à le suivre après avoir fait ses adieux aux siens. Pourquoi l’un est-il entendu par Élie, alors que l’autre n’est pas accepté par Jésus ? C’est parce que, les deux personnes demandant la même chose, leurs attitudes se montrent contraire l’une à l’autre. En voulant dire adieu à ses parents, Élisée manifeste une résolution définitive à suivre sa vocation par sa liberté. Au contraire, chez l’autre qui prétend vouloir suivre Jésus, son attachement familial trahit son indécision. Un résolu par rapport à un indécis ; tandis que celui-là apparaît prêt à partir, celui-ci ne l’est pas. Il s’agit d’être vraiment disponible pour ne pas manquer le temps de répondre à l’appel de Dieu. Mais, cette disponibilité ne porte pas sur une seule occasion de saisir la vocation une fois pour toute sur la vie de chacun. Il est question de vivre toujours la liberté selon l’Évangile pour réaliser la vocation à travers toute la vie ; il nous est question d’être disponible dans l’esprit pour rester ouvert à toutes rencontres qui nous donnent d’épanouir le talent.

Être toujours dans l’esprit libre, c’est exigeant. Car cela engage chacun à décider par soi-même et à assumer la responsabilité sur sa vie. Alors, l’être humain cherche souvent des prétextes pour ne pas se montrer libre et disponible, afin d’esquiver la décision et la responsabilité sur sa propre vie. Ou bien, on prétend que la disponibilité consiste à ne s’engager à rien, et, en conséquence, au nom de la liberté, on ne se décide à rien. Bref, pour justifier ses attitudes, tantôt on prétend ne pas être libre, tantôt on revendique une fausse disponibilité. Ce faisant, on pourrit la liberté qui réaliserait la propre vocation à chacun, et on ignore que la vraie disponibilité vise à exercer la bonne volonté, non pas à jouir d’une inaction.

Ayant été libéré par le Christ, il nous faut être dans un esprit disponible pour continuer à grandir comme enfants de Dieu, quel que soit notre âge biologique. Mais, en fait, nous sommes inconsciemment tentés de redevenir et de rester esclaves ; esclaves des attachements bornés, du respect humain, des intérêts vaniteux…en un mot, de toutes sortes d’idolâtries qui reflètent nos illusions égocentriques. C’est pourquoi saint Paul nous avertit d’y faire attention en disant : « […] tenez bon, ne vous mettez pas de nouveau sous le joug de l’esclavage » ; « […] que cette liberté ne soit pas un prétexte pour votre égoïsme. »

Être libre sans tomber dans l’égoïsme ; à ce propos, j’aimerais évoquer l’obéissance religieuse. Comme vous le savez, pour s’engager dans le service de l’Église comme religieux consacrés, certains d’entre nous promettent la pauvreté, la chasteté et l’obéissance à leur autorité ecclésiale. Mais, je parle maintenant à vous tous de l’obéissance, car je crois que celle-ci est applicable comme principe à tous les fidèles chrétiens. En effet, aucun chrétien baptisé ne peut se prétendre dispensé de l’obéissance aux préceptes d’Évangile donnés par Jésus chacun selon sa vocation.

Obéir à l’Évangile, c’est difficile. Ce n’est pas parce que l’obéissance chrétienne consiste à renoncer à la liberté. Tout au contraire, elle a pour principe à se charger d’être libre dans l’Évangile ; libre pour aimer Dieu de manière à aimer chacun sa propre vie, la vie d’autrui et la vie de toute l’humanité. Nous avons le devoir d’être libres les uns pour les autres pour vivre la charité. Nous appelant chrétiens, nous sommes obligés d’être libres. La liberté obligatoire ! — ça s’entendrait contradictoire. Mais, je veux entendre par là l’obéissance chrétienne comme exercice de la liberté au maximum selon l’Évangile. Cela vise à être délivré des préoccupations égocentriques et à être disponible pour réaliser la vie comme vocation.

Concernant l’obéissance chrétienne comme exercice de la liberté, je me permets de parler de mes expériences. Dans l’Ordre des Prêcheurs, pour décider de mon chemin, je n’entends jamais mon supérieur me dire : « Il te faut faire ceci », ou « Tu dois faire cela. » ; non, mais il me dit : « Si tu veux, tu peux faire ceci ou cela. » Telle est la liberté des frères dominicains ; liberté assez difficile à vivre, pour être franc ! Parce que c’est toujours moi-même qui dois décider de mon chemin. Combien il serait plus facile si le supérieur décidait tout ce que je devais faire ! Car alors je n’aurais pas à chercher des solutions par moi-même. Mais, loin de cela, en fait, mon supérieur me déclare : « Mon frère, tu es libre. » Paradoxalement, c’est le commandement le plus sérieux qui me pousse à me décider. Cependant, pour le supérieur lui-même, il n’est pas rien d’affirmer la liberté d’une personne qui est sous son autorité. Un tel respect de la liberté d’autrui est un challenge pour que le supérieur lui-même obéisse à la liberté évangélique. Pour être libre sur autrui, il faut être vraiment libre sur soi-même et inversement. Être libre réciproquement de la sorte, c’est le présupposé pour réellement vivre l’Évangile l’un avec l’autre. Alors, je dis en somme ; l’obéissance promise par notre liberté ne vise à rien d’autre que la fidélité mutuelle parmi les croyants pour que nos vies soient d’accord sur l’Évangile et en accord avec l’Évangile ; si on traduit cette fidélité mutuelle par un autre mot, c’est la conversion réciproque sans cesse pour accomplir notre vocation dans la liberté des enfants de Dieu.

Dans l’Évangile, Jésus dit à un homme : « Suis-moi ». ; mais ce n’est pas l’ordre de lui être assujetti. Tout au contraire, ce « Suis-moi » veut dire : « Sois libre, comme je suis libre. » Alors, parmi nous, qui ne veut pas être libre ? Oui, nous voulons suivre le Christ, de façon à bien vivre la liberté qu’il nous a obtenue, pour aimer Dieu et les autres comme Jésus l’a fait. Mais, il peut advenir que nous ayons peur de pratiquer cette charité ; parce que, pour accomplir celle-là, il nous faut accepter dans notre vie pas mal d’épreuves comme la Croix du Christ. Nous désirons être libres avec le Christ pour réaliser notre bonne volonté, mais, en même temps, il se peut que nous craignions de porter notre croix jusqu’au bout.

Sur ce point, Saint Paul écrit : « En effet, il y a un affrontement qui vous empêche de faire tout ce que vous voudriez. » ; affrontement entre le désir d’être libre et la crainte de porter la croix. Eh bien, c’est notre communion ecclésiale qui doit se charger de surmonter cet affrontement. Nous sommes appelés à être une vraie Église du Christ où les membres se soutiennent les uns les autres pour que chacun puisse porter sa croix avec leur Seigneur.

Nous devons le faire surtout pour encourager les jeunes membres qui se trouvent à un carrefour de leur vie. Or, nous venons d’entrer en été ; pour les jeunes, c’est la saison de passage vers une nouvelle étape de la vie ; pour eux, l’été est le temps de résolution, de changement et de départ pour des horizons inconnus. Prions pour nos jeunes qui doivent discerner leur propre chemin et qui ont besoin de courage pour réaliser ce qu’ils désirent avec leur bonne volonté sur le bonheur particulier de chacun et sur le bien du monde. Partageons un esprit disponible les uns pour les autres de telle sorte que nous constations et respections nos vocations diverses dans notre liberté.

Écoutons Jésus dire à nos cœurs : « Je n’ai rien fait ; je n’ai rien fait pour te contraindre ; c’est toi-même qui te décide par ta liberté ! Sois fidèle à ta liberté, aie confiance dans ta décision ! Ne crains pas ; je suis avec toi. »