Révolution ou conversion ?

Homélie du 15e dimanche du temps ordinaire – 14 juillet 2019

 

Frères et sœurs,

Cette parabole est célèbre. Que pouvons-nous encore en dire ? Faut-il d’ailleurs être forcément original ?

La question du docteur de la Loi est simple et nous devrions nous la poser nous aussi. Qui est mon prochain ? Est-ce celui qui est proche de moi tout simplement ? Moïse nous rappelle que ce qui est vraiment le plus proche de nous, c’est la Parole de Dieu. Plus intime que l’intime de moi-même. Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. Ainsi il est court, simple et droit le chemin qui va de la bouche de Dieu à l’oreille de l’homme. Mais il est long, complexe et tortueux le chemin qui va de l’oreille de l’homme à son cœur. Ce sont les 40cm parmi les plus longs du monde.

Cette Parole doit entrer en moi pour faire son œuvre et me transformer goutte à goutte. Sinon cela reste extérieure loin de ma bouche et de mon cœur. Deux paroles se disputent en effet le droit d’entrer dans mon coeur. La parole de Dieu ou la parole du monde. Une parole chasse l’autre : qui vais-je laisser entrer ? Par exemple, quand j’écoute la radio, est-ce que je laisse les informations m’informer, c’est-à-dire littéralement donner une forme à ma pensée ? Une forme qui est assez souvent informe d’ailleurs. Est-ce que je me laisse modeler par l’esprit du monde ? Ou est-ce que ces informations deviennent des intentions de prière ? Est-ce ce que j’entends devient une occasion de dialoguer avec le Seigneur ? Pour lui porter les joies et les peines des hommes.

Quelle histoire vais-je écouter ? Celle du monde ou celle de l’évangile ? Regardez : aujourd’hui la France fête le 14 juillet, la prise de la Bastille. Un épisode violent qui en appela beaucoup d’autres au nom de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. De belles valeurs universelles, leur application l’a été moins.

L’Église universelle fête, elle, aujourd’hui saint Camille de Lellis, un aristocrate qui a vécu comme un patachon, notamment en raison de son addiction aux jeux d’argent jusqu’à ce qu’il se convertisse, qu’il abandonne sa passion vicieuse pour le jeu et se mette au service des malades dans l’hôpital où il avait été lui-même soigné. Il fonda sur les conseils de saint Philippe Néri un ordre religieux en vue de soigner les malades. Et il mourut le 14 juillet 1614. Vous avez donc le choix aujourd’hui entre une révolution, c’est-à-dire un tour sur soi-même en physique ou une conversion c’est-à-dire un demi-tour vers le Seigneur. A vous de choisir !

Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. Ne nous trompons pas : le prêtre et le lévite obéissent bien à la Parole de Dieu et la mettent en pratique. La loi de Moïse leur demande en effet de se préserver de tout ce qui est impur pour pouvoir servir le Seigneur. Sinon il faudrait se purifier à nouveau pour pouvoir servir dans le Temple. Ils obéissent à la Parole de Dieu mais pas à toute la Parole de Dieu. Car toute la Parole de Dieu se résume à ceci : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force et de toute ton intelligence, et ton prochain comme toi-même.

Il s’agit donc d’aimer. Et tout ce qui se trouve dans la Bible ainsi que les ordres liturgiques doivent se lire en vue de l’amour. Ils nous décrivent avec quelle délicatesse nous devons nous approcher d’une personne et de sa conscience. Ils ne nous décrivent pas la gestion des purificatoires, des manuterges et du corporal. Mais l’attention qu’il faut porter aux petites choses dans l’amour. Ils ne décrivent pas des règles pour que je me préserve mais plutôt pour protéger le prochain de mes lourdeurs, de mes jugements intempestifs et de mes conseils imprudents.

Avant de rencontrer le Seigneur au Buisson ardent, Moïse enlève ses sandales car cette terre est sacrée. C’est l’équivalent biblique de tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. C’est entrer dans le temps long de l’amour qui engage. L’émotion ne suffit pas. Bernanos dit que l’homme moderne a la tripe sensible et le cœur dur. Il a de grandes émotions sur l’instant mais rien ne change dans son comportement. Le Samaritain n’est pas seulement saisi de compassion sur l’instant, il saisit aussi la situation et prend soin de cette personne en le confiant à la bonne personne.

Qui est donc mon prochain ? La réponse du Seigneur Jésus est célèbre en inversant la question : Lequel des trois, à ton avis, a été le prochain de l’homme tombé aux mains des bandits ? » Les oreilles du docteur de la Loi s’ouvrent enfin à la Parole de Dieu : « Celui qui a fait preuve de pitié envers lui. » Jésus lui dit : « Va, et toi aussi, fais de même. »

Comment faire de même ? Un de mes frères affirme que le Royaume de Dieu a 3 mètres de rayon. Et qu’il est portatif. Tous ceux qui entrent dans ces 3 mètres sont mes sujets. Au-delà on se paye de mots. C’est la miséricorde qui m’appelle à me rendre proche de chacun et à les faire tous entrer dans le cercle de la charité. Comme il a été dit de saint Dominique : Dieu lui avait donné une grâce spéciale envers les pécheurs, les pauvres, les affligés : il en portait les malheurs dans le sanctuaire intime de sa compassion. Une de ses demandes fréquentes et singulières à Dieu était qu’il lui donnât une charité véritable et efficace pour le salut de tous les hommes.

Par le baptême je suis devenu prêtre, prophète et Roi. Roi pour servir. Nous ne sommes pas à Versailles. Prophète pour annoncer la Parole de Dieu à mon prochain. Elle est tout près de toi, cette Parole, elle est dans ta bouche et dans ton cœur, afin que tu la mettes en pratique. Et prêtre pour prier, pour porter à Dieu toutes ces personnes qu’il me confie.

Dans cette eucharistie, le Christ vrai prêtre, vrai prophète, vrai roi va se donner à nous pour nous transformer et faire de nous son corps. Qu’il ait pitié de nous et que nous apprenions aujourd’hui à avoir de la pitié envers notre prochain.